Lettre circulaire aux amis de la croix
[i. excellence de l'union des amis de la croix]
[a. grandeur du nom d'ami de la croix]
[ii. pratiques de la perfection chretienne]
[a. «si quelqu'un veut venir apres moi»]
[b. «qu'il renonce a soi-meme»]
[2. «rien de si utile et de si doux»]
[Aimer les croix, non d'un amour sensible,
mais raisonnable, et surnaturel.]
50. 9 Quand on vous dit d'aimer la croix, on ne parle pas
d'un amour sensible, qui est impossible à la nature.
Distinguez donc bien trois amours: l'amour sensible,
l'amour raisonnable, l'amour fidèle et suprême; ou autrement:
l'amour de la partie inférieure qui est la chair, l'amour de
la partie supérieure qui est la raison, et l'amour de la
partie suprême, ou cime de l'âme, qui est l'intelligence
éclairée de la foi.
51. Dieu ne demande pas de vous que vous aimiez la croix de
la volonté de la chair. Comme elle est toute corrompue et
criminelle, tout ce qui en naît est corrompu, et même elle ne
peut être soumise par elle-même à la volonté de Dieu et à sa
loi crucifiante. C'est pourquoi Notre-Seigneur, parlant d'elle
au jardin des Olives, s'écria: "Mon Père, que votre volonté
soit faite, et non la mienne!" Si la partie inférieure de
l'homme en Jésus-Christ, quoiqu'elle fut sainte, n'a pu aimer
la croix sans aucune interruption, à plus forte raison la
nôtre, qui est toute corrompue, la repoussera-t-elle. Nous
pouvons, à la vérité, éprouver quelquefois une joie même
sensible de ce que nous souffrons, comme plusieurs saints ont
ressenti; mais cette joie ne vient pas de la chair,
quoiqu'elle soit dans la chair; elle ne vient que de la partie
supérieure, qui est si remplie de cette divine joie du Saint-
Esprit, qu'elle la fait rejaillir jusque sur la partie
inférieure, en sorte qu'en ce moment la personne la plus
crucifiée peut dire: "Mon coeur et ma chair ont tressailli
d'allégresse dans le Dieu vivant!"
52. Il y a un autre amour de la croix que j'appelle
raisonnable, et qui est dans la partie supérieure qui est la
raison. Cet amour est tout spirituel, et, comme il nait de la
connaisssance du bonheur qu'on a de souffrir pour Dieu, il est
perceptible et même aperçu par l'âme, il la réjouit
intérieurement et la fortifie. Mais cet amour raisonnable et
aperçu, quoique bon et très bon, n'est pas toujours nécessaire
pour souffrir joyeusement et divinement.
53. C'est pourquoi il y a un autre amour de la cime et de la
pointe de l'âme, disent les maîtres de la vie spirituelle, -
ou de l'intelligence, disent les philosophes, - par lequel,
sans ressentir aucune joie dans les sens, sans apercevoir
aucun plaisir raisonnable dans l'âme, on aime cependant et on
goûte, par la vue de la pure foi, la croix qu'on porte,
quoique souvent tout soit en guerre et en alarmes dans la
partie inférieur, qui gémit, qui se plaint, qui pleure et qui
cherche à se soulager, en sorte qu'on dise avec Jésus-Christ:
"Mon Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne!"
ou avec la Sainte Vierge: "Voici l'esclave du Seigneur, qu'il
me soit fait selon votre parole!"
C'est de l'un de ces deux amours de la partie supérieure
que nous devons aimer et agréer la croix.